Témoignage recueilli par Marc KUSSMAUL
Mon village se situe au sud-est de SAVERNE, sur le plateau loessique du KOCHERSBERG, dans une zone très vallonnée appelée par les habitants de cette région HECKELAND et par les géographes ARRIERE-KOCHERSBERG. Il repose au fond d'une cuvette.
Par l'organisation de ses rues, la localité dessine une sorte d'échelle marquée aux quatre coins par des croix, disposition dont le symbolisme n'échappe à personne. L'église, au clocher massif est entourée du cimetière (“KERICHHOFT”). Elle se
dresse à 1'extrémité nord. Par-delà ses murs s'étend le jardin de
l'instituteur.
La place centrale est plantée de magnifiques tilleuls, aujourd'hui coupés, qui donnent une ombre appréciée en été. Au centre, un socle de deux mètres de haut porte la statue de Saint Michel
terrassant le serpent. Non loin de là, a été érigé un monument aux morts en l'honneur des soldats tombés en l4/l8. Le “DORFPLÀTZ” est le lieu idéal où se rencontrent les villageois, chaque dimanche, à la sortie de la messe. Les roulottes des gitans de passage y stationnent parfois. La place permet aussi de rassembler périodiquement les chevaux pour un "conseil de révision" sanitaire ! A proximité, une remise (“FIRSPRETZHISEL”) renferme la voiture des pompiers manœuvrée à bras d'hommes. L'école primaire (“VOLKSSCHUEL”) jouxte la place. Plus bas, s'élèvent le presbytère entouré d'un jardin, le lavoir (d’ “WASCH”) et la fontaine publique (d’ “BRUNNE”).
Les fermes (d’ “ HOEFT”) se pressent autour de l'église. Elles présentent les caractéristiques de celles du KOCHERSBERG. Les bâtiments encadrent une cour en équerre aux proportions généreuses qui s'ouvre sur la rue par un large portail où pénètrent les voitures et une porte plus petite réservée aux piétons. Le village est ceinturé de vergers. Au-delà, s'étendent les champs rectangulaires, disposés perpendiculairement les uns aux autres en damiers irréguliers. Un paysage de campagne typique. Nous sommes ici dans 1'ALSACE traditionnelle, popularisée par les ouvrages consacrés au patrimoine.
La population, dans les Années Trente, est environ de 600 habitants qui vivent principalement de l'agriculture (d’ “LANDWERTSCHAFT”) pratiquée sur des terres fertiles mais qui le sont moins que celles de la partie orientale et centrale du KOCHERSBERG. La plupart des exploitations peuvent être rangées dans la catégorie moyenne. Une seule, celle du “ HERREBÜR” ou du “GROSSBÜR” se différencie des autres par sa taille et son aspect imposant. Cette homogénéité explique peut-être la cohésion de la communauté villageoise dans la vie de tous les jours comme aux moments difficiles de la guerre.
Les cultures sont surtout céréalières : blé d'hiver (“WEIZE”), orge (“GARST”), avoine (“HÀVERE”) destinée aux chevaux de trait. Les pommes de terre (d’ “GRUMBEERE”), divers légumes et fruits (pommes, cerises, noix...), l'élevage des vaches laitières pratiqué en stabulation et celui des animaux de basse-cour complètent les ressources de l'agriculteur. On ne peut, dans les Années Trente, parler d'une véritable mécanisation. Les paysans utilisent surtout le chariot à ridelles (d’ ”LEITERWAJE"), la charrue (d’ ”PFLUEG"), la faucheuse (d’ ”MAJMÀCHIN")... Le tracteur est inconnu. Par contre, les laboureurs aisés sont très fiers de leur attelage de chevaux de trait ; quant aux autres, ils se servent des bœufs.
A côté des hommes de la terre quelques artisans et commerçants, peu nombreux, exercent leur art au profit de la communauté comme l'inévitable maréchal-ferrand (d’ “SCHMED”), le cordonnier (d’ “SCHUEH-MÀCHER”), le coiffeur, deux restaurateurs-boulangers-épiciers.
Dans les familles paysannes tous, hommes, femmes, enfants, participent sous une forme ou sous une autre et suivant leurs capacités physiques aux travaux des champs qui débutent tôt le matin et se déroulent d'une façon immuable, rythmés par le déroulement des saisons : labours, semailles, taille des arbres, rentrée des foins, moissons, récolte des pommes de terre, cueillette des fruits. Les femmes ne ménagent pas leur peine. Elles assistent leur mari, éduquent leurs enfants, entretiennent la maison, s'occupent de la basse-cour et du jardin, cuisinent des plats rustiques, mettent fruits et légumes en conserve, confectionnent des gâteaux (“KUGELHOPF”,”STREUSSELKUECHE”, tartes aux fruits...) surtout en fin de semaine et au moment des fêtes.
Une vie de labeur où les loisirs tiennent peu de place ! Le dimanche, on se retrouve à la messe le matin et aux vêpres l'après-midi. Les chants religieux, en allemand et en latin, sont à l'honneur et expriment la piété profonde des habitants du village Après la messe, les hommes discutent sur la place publique ou au café. Les femmes, par contre, se hâtent de rejoindre leur foyer afin de préparer le traditionnel pot-au-feu (“SUPPEFLEISCH”) ou le lapin aux nouilles (“KENJALA MET NÜDLA”). Les sorties en ville sont rares. Par beau temps, le paysan attelle ses chevaux favoris au”char à bancs”et parcourt avec sa famille les chemins vicinaux. C'est une distraction particulièrement prisée. Cette sortie revêt un aspect récréatif mais aussi utilitaire puisqu'elle permet, tout en se promenant, de surveiller les cultures, les champs étant dispersés au quatre coins du finage.
Les mariages, les baptêmes, les communions, les fêtes calendaires sont célébrés avec faste, suivant leur importance respective. Les festivités atteignent leur point culminant avec la FETE DIEU (“HERRGOTTSDÀJ”). A cette occasion se forme une procession très colorée qui parcourt, avec solennité, les rues du village et s'arrête devant les autels fleuris dressés en plein air. Les enfants répandent une pluie de pétales de roses. Ils précèdent le prêtre qui, revêtu de ses plus précieux vêtements sacerdotaux, porte l'ostensoir renfermant l'hostie sacrée sous un dais (d’ ”HEMMEL”) soutenu par quatre pompiers au casque étincelant. Toute la communauté manifeste ainsi, publiquement, sa foi et sa profonde unité.
Au terme de cette description, on peut affirmer que les habitants de mon village, profondément enracinés dans leur foi et dans leur terre, vivent dans les années qui précèdent la guerre, une époque heureuse de leur histoire. A la veille de l'un des bouleversements les plus importants de l'évolution de l'humanité, la civilisation agraire alsacienne, édifiée trois siècles plus tôt, brille de ses derniers feux...
Témoignage recueilli par Marc KUSSMAUL
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