16 mai 2008

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Mon village
Lehrer
Marche à la guerre
L'évacuation
L'heure du destin
Devoir de mémoire
la Libération


UN VILLAGE ALSACIEN DANS LES ANNÉES TRENTE.

Témoignage recueilli par Marc KUSSMAUL

Mon village se situe au sud-est de SAVERNE, sur le plateau loessique du KOCHERSBERG, dans une zone très vallonnée appelée par les habitants de cette région HECKELAND et par les géographes ARRIERE-KOCHERSBERG. Il repose au fond d'une cuvette.
Par l'organisation de ses rues, la localité dessine une sorte d'échelle marquée aux quatre coins par des croix, disposition dont le symbolisme n'échappe à personne. L'église, au clocher massif est entourée du cimetière (“KERICHHOFT”). Elle se
dresse à 1'extrémité nord. Par-delà ses murs s'étend le jardin de
l'instituteur.
La place centrale est plantée de magnifiques tilleuls, aujourd'hui coupés, qui donnent une ombre appréciée en été. Au centre, un socle de deux mètres de haut porte la statue de Saint Michel
terrassant le serpent. Non loin de là, a été érigé un monument aux morts en l'honneur des soldats tombés en l4/l8. Le “DORFPLÀTZ” est le lieu idéal où se rencontrent les villageois, chaque dimanche, à la sortie de la messe. Les roulottes des gitans de passage y stationnent parfois. La place permet aussi de rassembler périodiquement les chevaux pour un "conseil de révision" sanitaire ! A proximité, une remise (“FIRSPRETZHISEL”) renferme la voiture des pompiers manœuvrée à bras d'hommes. L'école primaire (“VOLKSSCHUEL”) jouxte la place. Plus bas, s'élèvent le presbytère entouré d'un jardin, le lavoir (d’ “WASCH”) et la fontaine publique (d’ “BRUNNE”).
Les fermes (d’ “ HOEFT”) se pressent autour de l'église. Elles présentent les caractéristiques de celles du KOCHERSBERG. Les bâtiments encadrent une cour en équerre aux proportions généreuses qui s'ouvre sur la rue par un large portail où pénètrent les voitures et une porte plus petite réservée aux piétons. Le village est ceinturé de vergers. Au-delà, s'étendent les champs rectangulaires, disposés perpendiculairement les uns aux autres en damiers irréguliers. Un paysage de campagne typique. Nous sommes ici dans 1'ALSACE traditionnelle, popularisée par les ouvrages consacrés au patrimoine.
La population, dans les Années Trente, est environ de 600 habitants qui vivent principalement de l'agriculture (d’ “LANDWERTSCHAFT”) pratiquée sur des terres fertiles mais qui le sont moins que celles de la partie orientale et centrale du KOCHERSBERG. La plupart des exploitations peuvent être rangées dans la catégorie moyenne. Une seule, celle du “ HERREBÜR” ou du “GROSSBÜR” se différencie des autres par sa taille et son aspect imposant. Cette homogénéité explique peut-être la cohésion de la communauté villageoise dans la vie de tous les jours comme aux moments difficiles de la guerre.
Les cultures sont surtout céréalières : blé d'hiver (“WEIZE”), orge (“GARST”), avoine (“HÀVERE”) destinée aux chevaux de trait. Les pommes de terre (d’ “GRUMBEERE”), divers légumes et fruits (pommes, cerises, noix...), l'élevage des vaches laitières pratiqué en stabulation et celui des animaux de basse-cour complètent les ressources de l'agriculteur. On ne peut, dans les Années Trente, parler d'une véritable mécanisation. Les paysans utilisent surtout le chariot à ridelles (d’ ”LEITERWAJE"), la charrue (d’ ”PFLUEG"), la faucheuse (d’ ”MAJMÀCHIN")... Le tracteur est inconnu. Par contre, les laboureurs aisés sont très fiers de leur attelage de chevaux de trait ; quant aux autres, ils se servent des bœufs.
A côté des hommes de la terre quelques artisans et commerçants, peu nombreux, exercent leur art au profit de la communauté comme l'inévitable maréchal-ferrand (d’ “SCHMED”), le cordonnier (d’ “SCHUEH-MÀCHER”), le coiffeur, deux restaurateurs-boulangers-épiciers.
Dans les familles paysannes tous, hommes, femmes, enfants, participent sous une forme ou sous une autre et suivant leurs capacités physiques aux travaux des champs qui débutent tôt le matin et se déroulent d'une façon immuable, rythmés par le déroulement des saisons : labours, semailles, taille des arbres, rentrée des foins, moissons, récolte des pommes de terre, cueillette des fruits. Les femmes ne ménagent pas leur peine. Elles assistent leur mari, éduquent leurs enfants, entretiennent la maison, s'occupent de la basse-cour et du jardin, cuisinent des plats rustiques, mettent fruits et légumes en conserve, confectionnent des gâteaux (“KUGELHOPF”,”STREUSSELKUECHE”, tartes aux fruits...) surtout en fin de semaine et au moment des fêtes.
Une vie de labeur où les loisirs tiennent peu de place ! Le dimanche, on se retrouve à la messe le matin et aux vêpres l'après-midi. Les chants religieux, en allemand et en latin, sont à l'honneur et expriment la piété profonde des habitants du village Après la messe, les hommes discutent sur la place publique ou au café. Les femmes, par contre, se hâtent de rejoindre leur foyer afin de préparer le traditionnel pot-au-feu (“SUPPEFLEISCH”) ou le lapin aux nouilles (“KENJALA MET NÜDLA”). Les sorties en ville sont rares. Par beau temps, le paysan attelle ses chevaux favoris au”char à bancs”et parcourt avec sa famille les chemins vicinaux. C'est une distraction particulièrement prisée. Cette sortie revêt un aspect récréatif mais aussi utilitaire puisqu'elle permet, tout en se promenant, de surveiller les cultures, les champs étant dispersés au quatre coins du finage.
Les mariages, les baptêmes, les communions, les fêtes calendaires sont célébrés avec faste, suivant leur importance respective. Les festivités atteignent leur point culminant avec la FETE DIEU (“HERRGOTTSDÀJ”). A cette occasion se forme une procession très colorée qui parcourt, avec solennité, les rues du village et s'arrête devant les autels fleuris dressés en plein air. Les enfants répandent une pluie de pétales de roses. Ils précèdent le prêtre qui, revêtu de ses plus précieux vêtements sacerdotaux, porte l'ostensoir renfermant l'hostie sacrée sous un dais (d’ ”HEMMEL”) soutenu par quatre pompiers au casque étincelant. Toute la communauté manifeste ainsi, publiquement, sa foi et sa profonde unité.
Au terme de cette description, on peut affirmer que les habitants de mon village, profondément enracinés dans leur foi et dans leur terre, vivent dans les années qui précèdent la guerre, une époque heureuse de leur histoire. A la veille de l'un des bouleversements les plus importants de l'évolution de l'humanité, la civilisation agraire alsacienne, édifiée trois siècles plus tôt, brille de ses derniers feux...

Témoignage recueilli par Marc KUSSMAUL

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UN VILLAGE ALSACIEN DANS LES ANNEES TRENTE. suite

«UNSERE LEHRER».

A la rentrée, un nouveau maître nous attendait. Il tâta le terrain... comme nous. Il avait l'air bon mais semblait cependant ferme et discipliné car il nous fit ranger nos sabots au millimètre près. Dès l'entrée en classe, il nous inspectait le visage et les mains et, en cas de malpropreté, nous envoyait au lavabo. Ensuite, c'était la prière qui se répètera quatre fois par jour.

Nous portions tous un tablier noir et, en hiver, des sabots... Notre "Lehrer" s'occupait des cours préparatoire, élémentaire, moyen et du fin d'études. Nous progressions chaque jour davantage et je me perfectionnais rapidement dans l'art d'écrire. Je crois que je voulais imiter l'écriture du maître que je trouvais fort belle et déliée. Je voulais écrire "comme lui". Sa personnalité m'impressionnait beaucoup.

ecoliers Parfois, notre instituteur se fâchait par suite de l'inconduite d'un élève. Alors, s'emportant quelque peu, il tirait l'oreille du contrevenant, l'envoyait au coin (ce qui m'arriva aussi) ou lui faisait conjuguer un verbe. Cependant, je peux dire qu'il aimait ses élèves. Il voulait les "pousser". On sentait en lui la vocation d'enseigner, d'éclairer, d'aider. Il avait la foi et était fier de nous annoncer qu'il nous conduirait jusqu'au certificat d'études. Nous l'admirions, mais le craignions également, d'autant plus qu'il avait l'approbation et le soutien total des parents. Je me souviens qu'il était particulièrement fier de ses élèves du cours moyen dans lesquels il mettait tous ses espoirs... Le jour tant attendu arriva enfin… Le maître nous présenta au certificat d'études primaires, à MARMOUTIER... Ce fut un franc succès ! Plusieurs années de suite, ses élèves récoltèrent d'excellents résultats ; certains obtinrent des "biens" et même des "très biens". Dès ce moment là l'autorité de notre instituteur était définitivement assise.

En ce qui me concerne, je me souviens notamment qu'il me désigna comme "secrétaire" lors du recensement de la population, en 1936. Je ne vous décris pas l'étonnement du maire... Mon maître le rassura en lui expliquant que je possédais la plus belle calligraphie de l'école ! Fier comme un paon j'assurais donc, sous sa direction, les écritures du recensement et j'apposais le tampon de la République sur les registres communaux.
Je quittais l'école au moment où il fut question de porter la fin de l'obligation scolaire de 13 à 14 ans. Aujourd'hui encore, je "vois" mon maître comme il était à l'époque. Grand, à l'allure dégagée et souple, il était habillé les jours de fête d'un ensemble de bonne coupe et de couleur claire qui tranchait avec les costumes sombres des paysans. En semaine, il portait souvent des knickerbockers et un pull-over mauve ou vert, ce qui ne manquait pas de nous surprendre car les hommes du village étaient habituellement vêtus d'un pantalon, d'une chemise blanche ou grise et d'un gilet,

auto verte Je me souviens aussi que notre instituteur possédait une MATHIS verte, décapotable, avec laquelle il se rendait en janvier et en février aux sports d'hiver, généralement au HOHWALD où il avait connu son épouse. Ces escapades dans les champs de neige étaient un grand sujet d'étonnement pour les villageois. Aujourd'hui, il me semble que c'était là l'amorce de l'un des aspects les plus spectaculaires de notre société de consommation, les migrations hivernales vers les stations de ski ! Mais revenons à l'essentiel...

Notre maître, était un homme profondément religieux qui croyait en Dieu et le manifestait en toutes circonstances dans sa façon d' "être". Pendant des années, il conduisit, guida et anima la chorale de notre communauté aussi bien en tant qu'organiste que directeur. Tous surent profiter de ses compétences mais aussi de sa profonde piété qui devait finalement marquer ceux qui l'entouraient. J'eus la joie de chanter très souvent, le REQUIEM. J'admirais sa virtuosité sur l'orgue, il appréciait ma voix.

Ses relations avec les villageois étaient excellentes, peut-être parce qu'il sut très rapidement s'adapter au monde paysan de ce canton reculé du KOCHERSBERG. Il assurait aussi les fonctions de secrétaire de mairie et entretenait à ce titre de très bons rapports avec le maire et le curé. Il sut gagner l'affection et l'estime de la population. Je pense qu'il avait d'ailleurs au fond de lui une âme de paysan car il pratiquait l'horticulture et l'apiculture avec passion. Ses anciens élèves, ceux qui ont survécu à la tourmente de 39-45, se souviennent certainement des succulentes fraises qu'ils chapardaient et savouraient, à la nuit tombante, dans son jardin... Eh oui ! Nous aimions notre "Lehrer" mais il nous arrivait aussi de fauter !
II est temps de conclure... Mais peut-on le faire sans dresser un bilan. Je dirais ceci... Les jeunes de mon village étaient capables, à la fin de leur scolarité de s'exprimer aussi bien en français qu'en allemand. Notre langue usuelle ("UMGANGSSPRACHE") restait cependant le dialecte... Bien armés pour affronter la vie, nous envisagions l'avenir avec confiance et comme nos parents et notre maître, nous étions heureux.
à suivre..

Témoignage recueilli par Marc Kussmaul 

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LA MARCHE A LA GUERRE.

Pendant que mon village et le KOCHERSBERG connaissaient des jours paisibles, dans le nord, dans l'UNTERLAND (l'Outre-forêt) et dans l'est, le long du fleuve le décor du grand massacre se met en place.

Carte Alsace GuerreDes armées d'ouvriers, originaires de France et d'ailleurs, creusent la terre arable, coulent le béton dans la glaise et les galets jusqu'à vingt mètres de profondeur, enfoncent dans le sol des rails d'acier destinés à arrêter les panzers. Partout surgissent des blocs à meurtrières, de gros ouvrages d'artillerie précédés de tranchées et de barbelés, des tourelles de mitrailleuses, des blockhaus, des observatoires, des casernements pour la troupe.
Les hommes jeunes quittent leur ferme, attirés par des gains faciles mais éphémères. Les mentalités des villages sacrifiés s'altèrent jusqu'au tréfonds d'eux-mêmes. L'antique générosité faite de multiples services rendus, d'échanges amicaux et de relations fraternelles, les convictions intimes transmises de génération en génération s'estompent pour céder la place à l'appât du gain et à la vie facile.
Insensiblement un monde ancien s’écroule mais, inexorablement, la "LIGNE MAGINOT" décidée en 1930, s'édifie.

Maginot

Les villages du nord et du Rhin, vivent, déjà, dans la guerre. Depuis 1935 les puissances totalitaires ont durci leur politique. Mussolini inaugure l'ère des coups de force et attaque l'Ethiopie, Hitler entre en Rhénanie (1936). La France réagit en garnissant de troupes la nouvelle ligne fortifiée...Puis, tout s'apaise... mais, en 1938, c'est l'Anschluss,. . , puis l'affaire des Sudètes, en septembre... Les soldats reprennent le chemin des fortifications.



La guerre paraît imminente. Contre toute attente, cependant, elle fait long feu. A Munich les 29 et 30 septembre 1938, les démocraties abandonnent les Sudètes au Reich. "L'Europe de Versailles s'en va en lambeaux" (M. Baumont)... mais la France est soulagée. Dans l'est, Munich ne dissipe, ni les inquiétudes, ni les doutes. La peur ancestrale est revenue... Demain... peut-être. Au printemps, sans doute... On dit que l'Allemagne n'est pas prête. MAIS L'ARMEE FRANÇAISE SAURA-T-ELLE FAIRE FACE QUAND SONNERA L'HEURE FATALE ?

Casemate La guerre, depuis la nuit des temps, l'ALSACE sait ce qu'elle représente : les foyers saccagés, les brutalités de la soldatesque, les villes et les villages abandonnés, les morts par milliers...
Pour finir les Alsaciens de l'Outre-forêt et des rives du Rhin quittent leurs maisons pour rejoindre le Sud de la France. Les jeunes gens de mon village rejoignent les armées de la République... La guerre tant redoutée est là...
La WEHRMACHT, sur l’ordre de Hitler, envahit la Pologne le 1er septembre 1939 à 4h 45.
M.K.
Solidarités paysannes d’autrefois.

A la campagne le voisin est un parent, mieux peut-être. Jour après jour il suit vos travaux, s'y intéresse. Il n'est que de lui demander un outil pour l'avoir aussitôt. Une exploitation, même importante, n'est pas à l'abri d'un accident du matériel. Une pièce de la faucheuse brisée en pleine fenaison, à l'heure juste où l'artisan est débordé d'appels, rompt le rythme des travaux saisonniers. Attendre la réparation, impossible, et surcharger plus tard bœufs ou chevaux, néfaste. La terre exige un effort continu. Alors le voisin offre sa machine.
Naissances, mariages, enterrements, trois grandes haltes où le bétail reste à l'étable, où la vie d'un foyer se replie tout entière sur une joie, une tristesse. Les voisins ne sauraient y manquer ; à tant mêler espoirs et réussite sur des terres qui se touchent, à ne rien se cacher, à s'entraider pour les moissons, les fenaisons, les vendanges, à échanger des semences animales et végétales, à chasser de compagnie pour les hommes, à bavarder quant aux femmes, s'est tissé un lien plus puissant encore que celui d'une parenté.

Jean TAILLEMAGRE
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"L’EVACUATION."

LES PRELIMINAIRES.


Le gouvernement français avait prévu, depuis 1933, en cas de conflit avec le REICH, d'évacuer vers l'intérieur de la FRANCE, les Alsaciens des villes et villages de l'OUTRE-FORET situés devant la ligne MAGINOT et ceux qui, à l'est le long du RHIN, habitaient dans une bande de terre large de 5 kilomètres. On sait que l'inquiétude, un moment dissipée par les accords de MUNICH, s'installa de nouveau au printemps de l'année 1939 pour atteindre un paroxysme après la signature du pacte germano-soviétique le 25 août. Aussi, avant même la déclaration de guerre du 3 septembre, les pouvoirs publics procèdent-ils à une mobilisation partielle et invitent -ils de façon pressante "les personnes dont la présence n'est pas nécessaire dans les départements du Haut-Rhin, du Bas-Rhin et de la Moselle -et plus spécialement les femmes et les enfants- à utiliser des facilités de transports qui leur sont présentement garanties et qui peuvent être à bref délai restreintes". A cet égard les historiens estiment que 100.000 Strasbourgeois avaient déjà quitté leur ville lorsque l'ordre d'évacuation définitif a été donné.

L'AGGLOMERATION STRASBOURGEOISE EST

EVACUEE. RECIT D'UN TEMOIN OCULAIRE.


"Je venais de débuter dans mes fonctions de postière, lorsque le 1er septembre 1939 dans l'après-midi le téléphone sonne. Je décroche et une voix anonyme me dit :
- Prenez note. C'est un télégramme officiel. La mobilisation générale est décrétée. L'agglomération strasbourgeoise sera évacuée. Veuillez vous conformer aux instructions particulières détenues par votre chef.
Complètement affolée j'ai voulu en savoir plus. Trop tard ! La personne qui était au bout du fil avait raccroché son combiné. J'ai communiqué la teneur du message au receveur qui, après un moment de silence, est allé dans son bureau afin de prendre connaissance des instructions en sa possession. Il revint au bout de quelques minutes et nous dit :
- Mes chers collègues ! Nous avons ordre de rester à la poste ! II est hors de question que vous puissiez la quitter ! 430.000 ALSACIENS SONT EVACUES VERS LE SUD-OUEST Ainsi, en quelques jours, 430.000 personnes munies de 30 kilos de bagages et de vivres pour une durée de quatre jours, originaires de de 181 communes, sont évacuées vers le SUD-OUEST et installées dans les régions d’AGEN, de PERIGUEUX et de LIMOGES. La Présidence du Conseil estimait le 5 septembre que l'évacuation avait été une réussite !... On sait ce qu'il faut en penser lorsqu’on lit les témoignages des personnes concernées.



PRÉFECTURE DU BAS. RHIN                                                   GROUPE DE SUBDIVISIONS DE STRASBOURG

Evacuation de Strasbourg
et de SCHILTIGHEIM, BISCHHEIM et HŒNHEIM
INSTRUCTIONS POUR LA POPULATION.

________________

L'évacuation de la ville de STRASBOURG et de Schiltigheim, Bischheim et Hœnheim a été ordonnée. 
     
En exécution de cet ordre, les habitants doivent quitter Strasbourg, ainsi que Schiltigheim, Bischheim et Hœnheim LE PLUS TOT POSSIBLE.
Restent seules dans la ville, à leur poste:
      a) Les personnes ayant reçu l'ordre d'y demeurer;
       b) Les personnes chargées d'un service public et dont l'évacuation progressive, soumise à des mesures particulières, est réglée          par leur chef
I. But de l'évacuation.
       Mettre la population à l'abri des risques de guerre
II. Moyens d'évacuation.
      Chemin de fer et tramway:            Réservés par priorité aux personnes incapables de prendre la route à pied
                                                             (malades, infirmes, femmes avec jeunes enfants, vieillards).
      Auto, vélo, voitures hippomobiles: Personnes possédant ces moyens de locomotion,  S'ILS NE SONT PAS REQUISITIONNES.
      A pied                                             Toute autre catégorie.
III. Circulation à l'intérieur de la ville.
      . . . . . . . . . . . . / . . . . . . . . . . .
IV. Où se rendre ?
     . . . . . . . . . . . . / . . . . . . . . . . .
V. Dispositions particulières aux évacués par chemins de fer et Tramway.
     . . . . . . . . . . . . / . . . . . . . . . . .
     Chacun peu emporter en moyenne 30 kilogrammes de bagages à main et DOIT se MUNIR de QUATRE jours de VIVRES
VI. Dispositions particulières aux évacués par la route.
     . . . . . . . . . . . . / . . . . . . . . . . . doivent se MUNIR de QUATRE jours de VIVRES
VII. Bagages à emporter
     Emportez dans un sac de voyage ou sac de tourisme de préférence:          |   Couvert individuel (gobelet, etc.); 
     Papiers de famille, pièces d’identité, valeurs, etc.;                                          |   Une bonne paire de chaussures;
     Vivres pour quatre jours (pain, biscuits, conserves, lait concentré               |   Effets personnels, etc.
     pour les enfants, boissons, etc.);
VII Sauvegarde ... / ...
IX . . . . . . . . . . . . / . . . . . . . . . . .
X . . . . . . . . . . . . / . . . . . . . . . . .


Le Préfet du Bas-Rhin                                                   et les Maires de Schiltigheim, Bischheim et Hoenheim
                                                                                            Vu le Maire de la Ville de Strasbourg

                                   Le Général de Division, Commandant le groupe

                                                de Subdivisions de Strasbourg         
extrait d'arrêté pour l'évacuation des villes d'Alsace


LES REFUGIES ARRIVENT DANS MON VILLAGE.


Toutes les localités d'ALSACE sont en 1939 à des degrés divers touchées par la guerre. Mon village n'échappa pas à la règle. Les hommes en âge de porter les armes avaient quitté leur "HEIMET"... Ceux qui restaient rentrèrent les dernières récoltes avec l'aide des femmes et des enfants. Vers la mi-septembre, ils furent confrontés, brièvement mais intensément, au drame des réfugiés. Mon témoin se souvient : " Une longue colonne de charrettes tirées par des chevaux, des vaches ou des bœufs arriva de L... puis stationna dans la rue principale et sur la place de l'église. Les voitures étaient chargées des objets les plus hétéroclites. On voyait des vieillards et de jeunes enfants blottis sur les baluchons entassés. Les hommes valides marchaient à pied. A ceux qui les interrogeaient, ils répondaient qu'ils venaient du nord, par étapes, de CLIMBACH, commune située à une dizaine de kilomètres de WISSEMBOURG. Ils avaient laissé leur cheptel sur place, et leurs maisons devaient servir au cantonnement des troupes françaises...
Dans la soirée les paysans leur apportèrent spontanément de la paille, du foin et l'eau nécessaires à l'alimentation de leurs attelages. Je me souviens que certains se restauraient sur leur voiture tandis que d'autres furent invités, s'ils le souhaitaient, à partager le repas des habitants... Ils paraissaient être dans un état second, dû sans doute au déracinement. Aujourd'hui encore, je suis persuadé qu'ils ne réalisaient pas l'ampleur de l'événement. Nombreuses étaient les femmes qui pleuraient... Le village
compatit à leur misère et se montra solidaire dans le malheur. Les granges s'ouvrirent à ceux que le destin avait si cruellement frappé. Il était évidemment impossible d'offrir des lits à tous ; du moins étaient-ils à l'abri des intempéries... Puis, un matin les “Flechtling” de CLIMBACH quittèrent le village. Nous les avons accompagnés jusqu'à la gare de MARMOUTIER afin de les aider et d'adoucir leur peine. Là, un train, stationné sur une voie de garage, les attendait. Les chariots furent arrimés sur des wagons à plateau.,, Bêtes et gens trouvèrent refuge dans des fourgons jonchés de paille heureusement fraîche... Nous étions tous très émus... Lorsque le convoi s'ébranla vers le SUD-OUEST de multiples mouchoirs s'agitèrent dans un ultime au revoir, Une
pensée, lancinante, nous préoccupait. Comment seront-ils accueillis dans cette lointaine région ? "

LE MAL DU PAYS RONGE LES ALSACIENS.


Arrivés dans le SUD-OUEST, l'adaptation des Alsaciens, ruraux ou citadins, se révéla difficile aussi bien sur le plan matériel que culturel. Les paysans avaient laissé derrière eux “ leurs terres lourdes de sueurs et de peines, leurs cimetières pleins de morts, leurs maisons pleines de souvenirs. Ne parlant qu’un français rudimentaire, ils ne pouvaient ni comprendre, ni se faire comprendre, ni se plaindre, ni recevoir de consolation “(Pierre Wirth). Tous avaient perdu le fruit de leur travail. Tous étaient rongés par le mal du pays.

Témoignages recueillis par Marc Kussmaul.

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