09 mai 2008

LEON IX, un GRAND PAPE

LEON IX  D'importantes cérémonies célèbrent déjà et célébreront encore le deuxième millénaire d'une naissance, celle du pape Léon IX. Cette commémoration solennelle est pleinement justifiée, mais peut-être n'est-il pas inutile d'en évoquer brièvement les raisons. Disons le d'emblée, ce souverain pontife, qui ne régna que quatre ans, de 1049 à 1054, fut l'un de ceux dont l'action contribua le plus à faire de la papauté le centre moteur de l'Eglise latine.Naquit-il le 22 juin 1002 au château d'Eguisheim? Les historiens ne sont pas tous d'accord ; certains d'entre eux estiment plus probable qu'il vint au monde tout près de Dabo, sur le Durrenberg. Ce qui ne fait pas de doute en revanche c'est que son père appartenait à la famille des comtes du Nordgau, seigneurs d'Eguisheim, et que Brunon -tel était le nom de baptême du futur pape- séjourna fréquemment en Alsace, la province à laquelle il prodigua bien souvent les marques d'une profonde affection. La mère de Brunon, elle, était incontestablement lorraine. Que ce fût du côté paternel ou du côté maternel, l'ascendance de Brunon en faisait un membre de la très haute aristocratie, dont les alliances et les possessions s'inscrivaient dans un cadre beaucoup plus large qu'une région, fût-elle aussi riche et plaisante que la nôtre. Dans la parenté de Brunon figuraient aussi bien des comtes de Reims que des évêques de Langres et de Metz ; il était le cousin des empereurs Conrad II et Henri III.

Il n'avait que cinq ans lorsqu'il devint l'un des élèves de l'école cathédrale de Toul. Il y acquit une bonne formation que compléta très heureusement un séjour de deux ans à la chapelle royale qui était alors la pépinière des principaux dignitaires ecclésiastiques de l'Empire. Brunon retint l'attention du souverain qui en 1026 lui confia le soin de diriger le diocèse où il avait déjà passé quinze ans de son existence. Au cours de cet épiscopat, qui dura une vingtaine d'années, Brunon s'efforça de porter remède aux maux dont souffrait l'Eglise à cette époque. Les fonctions y étaient trop souvent considérées comme des sources de profit et, s'il en était besoin, on s'en assurait la possession en achetant les personnes qui en désignaient le titulaire. Cela s'appelait la simonie. Des hommes qui voyaient dans le service de 1'autel avant tout une carrière se souciaient peu du célibat ; leurs enfants prenaient leur succession et suivaient leur exemple. Ces pratiques, qualifiées de nicolaïsme, créaient des lignages de prêtres voire de prélats, dont tous les membres, tant s'en fallait, n'avaient pas les qualités requises pour leur ministère. Le laxisme avait pénétré jusque dans les monastères. Mais c'était également au sein du monde des moines qu'était apparu dès le Xe siècle un mouvement de réforme, en particulier à Cluny et à Gorze. Brunon trouva parmi les représentants de ce courant ses collaborateurs les plus sûrs et dans les abbayes de son évêché son action obtint les succès les plus évidents. Il fit preuve de tant de discernement et d'énergie qu'en 1048 Henri III voulut qu'il occupât le siège de saint Pierre.

L'empereur se considérait comme le lieutenant de Dieu sur terre ; sa mission était temporelle et spirituelle à la fois. Or la tête de l'Eglise n'était guère plus saine que son corps. Les clans de 1'aristocratie romaine se disputaient le Saint Siège. En 1046, Henri III décida de mettre fin à ce désordre. Il fit déposer par un synode les trois papes qui prétendaient détenir le souverain pontificat et fit élire à leur place l'évêque de Bamberg, qui ne tarda pas à mourir dans des circonstances suspectes, puis celui de Brixen, qui subit le même sort. La robuste nature de Brunon et le riche ensemble de ses dons le désignaient pour prendre le relais de ses prédécesseurs. Il se rendit donc à Rome, y fit confirmer le choix du souverain par le clergé de la ville et prit le même nom que Léon le Grand qui avait exalté jadis la gloire de la Ville éternelle. Mais il prit soin de se constituer un état-major dont les membres avaient gagné sa confiance à Toul, en particulier le moine Humbert de Moyenmoûtier, dont l'intelligence était pénétrante mais qu'un caractère abrupt ne prédisposait pas à la diplomatie. Les organes de gouvernement furent réorganisés ; les services de la chancellerie, désormais très actifs, suivirent le modèle impérial et le rôle des cardinaux, auxquels furent confiés des postes clés de l'administration, s'accrut très sensiblement ; ces fonctions, naguère réservées aux représentants des familles romaines étaient ouvertes aux "étrangers", ce qui ne laissait pas de souligner le caractère universel du Saint Siège.

A Rome comme à Toul, Léon IX entendait combattre le nicolaïsme et la simonie. Quelques semaines après avoir pris possession de son trône, en avril 1049, aux prélats réunis en synode, il rappela que ces pratiques étaient interdites. Mais de France et d'Allemagne aucun prélat n'était venu. Le pape décida donc d'aller sur place. Puisque maintenant il était responsable de toute la chrétienté, il la parcourerait de la même manière qu'il avait parcouru son diocèse. Quatre voyages, de juillet 1050 jusqu'au printemps 1051, de juin 1052 à mars 1053, il traversa l'Europe ; on le vit à Bénévent au sud, à Cologne au nord, à Reims à l'ouest, à Bratislava à l'est. Tous ces trajets étaient accomplis à cheval ; pour couvrir une distance de quelque cinquante kilomètres, il fallait un jour entier. Au terme de ces chevauchées épuisantes, le travail le plus rude commençait, la présidence des assemblées qui n'étaient pas toujours dociles, les célébrations solennelles aux rites nombreux et complexes. A deux reprises certainement, trois peut-être Léon IX vint en Alsace. Il fit halte pour y procéder à des bénédictions et des consécrations à Andlau, Altdorf, Eguisheim, Ottmarsheim et Sainte-Croix-en-plaine. Jamais un pape n'avait voyagé comme celui-là. Pour la réforme, sa présence, sa parole, le rayonnement de sa ferveur firent plus que n'auraient obtenu des oukases proclamés au loin. On attend de nos jours qu'un chef soit "sur le terrain". Léon IX comprit cette nécessité bien avant que les moyens de communication modernes n'eussent permis d'en tenir compte plus aisément.

Un échec pénible marqua la fin du pontificat. Des aventuriers normands avaient entrepris la conquête de l'Italie du sud. Ils menaçaient Bénévent, la pointe méridionale des États du pape. Léon IX voulut les arrêter ; des hommes qu'il avait recrutés dans 1'Empire furent battus par ces guerriers qui avaient 1'audace des Vikings, leurs lointains aïeux. Quand le souverain pontife, après de longs mois de captivité, revint à Rome, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Il s'éteignit le 19 avril 1054. Le légat qu'il avait envoyé à Constantinople pour y explorer la possibilité d'une réconciliation avec l'Eglise orthodoxe, Humbert de Moyenmoûtier, ne savait pas qu'avec la mort de son mandant son mandat avait pris fin, lorsque, le 16 juillet, il excommunia le patriarche de Constantinople, ouvrant ainsi le schisme entre l'Occident et l'Orient.

Ne restons pas sur cette note sombre. Après la mort de Léon IX, l'équipe de ses collaborateurs approfondit et prolongea le sillon qu'il avait entrepris de tracer. Sans lui, la réforme dite grégorienne, qui modifia complètement les structures de l'Eglise et sa position dans la société, n'aurait pas pu prendre corps. Il fut le premier qui oeuvra pour que la papauté ne restât pas un pouvoir lointain et de médiocre prestige, mais devînt le coeur et le cerveau de la chrétienté d'Occident.

Francis Rapp.

St empire RG


 Francis Rapp est né en 1926. Agrégé d'histoire, docteur d’État, il a enseigné pendant de nombreuses années à l'université de Strasbourg. Membre de l'Institut (Académie des Inscriptions et Belles-Lettres) depuis 1993, il est l'auteur, entre autres, de l’ouvrage “Le Saint Empire Romain Germanique, d’Otton le Grand à Charles Quint” aux Editions Tallandier (2000).









livres On pourra consulter l'excellent ouvrage de Ch. Munier, Le pape Léon IX et la réforme de l'Eglise, Éditions du Signe, Strasbourg, 2002.







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